Transition de vie et ikigai
Tiana RAZAIARINORO
10/26/202610 min read
Certaines périodes de notre vie nous amènent à nous poser des questions que nous avions longtemps laissées de côté. Qui suis-je aujourd’hui ? Qu’est-ce qui compte réellement pour moi ? Quelle place ai-je envie d’accorder à mes aspirations, à mes besoins et à mes relations ? Ces interrogations apparaissent parfois à la suite d’un changement important : une reconversion professionnelle, un départ à la retraite, une séparation, l’arrivée d’un enfant, un déménagement ou encore la perte d’un être cher.
Ces moments de transition peuvent nous déstabiliser. Nos repères évoluent, nos habitudes perdent parfois leur sens et certaines certitudes commencent à vaciller. Pourtant, au cœur de ces périodes d’incertitude, une possibilité se dessine : celle de mieux nous connaître et de redécouvrir ce qui donne du sens à notre existence.
C’est dans cette perspective que l’ikigai peut devenir un précieux compagnon de réflexion.
Durant une transition de vie, nos repères changent
Une transition de vie ne se résume pas au changement lui-même. Elle désigne également le processus psychique et émotionnel par lequel nous nous adaptons à une nouvelle réalité.
Changer de travail, devenir parent ou prendre sa retraite constitue un événement visible, concret. Mais ce qui se joue intérieurement dépasse souvent les circonstances visibles.
Une personne qui quitte son emploi peut, par exemple, éprouver un sentiment de liberté tout en ressentant une perte d’identité. Un parent peut aimer profondément son enfant et regretter simultanément une partie de sa vie antérieure. Une personne qui se sépare peut éprouver du soulagement et de la tristesse, parfois au cours d’une même journée.
Deux réalités émotionnelles peuvent coexister sans que l’une annule l’autre
Ces expériences nous confrontent à la complexité de notre monde intérieur. Elles nous invitent à reconnaître nos besoins, à interroger nos attentes et à réexaminer les rôles que nous avons occupés jusque-là.
Parfois, ce qui nous convenait autrefois ne correspond plus tout à fait à la personne que nous sommes devenus. Cette évolution n’est pas nécessairement le signe que nous nous sommes trompés de chemin. Elle peut simplement témoigner de notre capacité à évoluer.
notre ancien équilibre ne suffit plus
Au fil des années, nous construisons notre manière d’habiter le monde. Nos choix de vie sont influencés par notre histoire familiale, notre éducation, nos expériences relationnelles, nos responsabilités et les attentes de notre environnement. Nous apprenons à répondre aux demandes extérieures, à remplir nos obligations et à nous adapter aux circonstances.
Ces ajustements peuvent être nécessaires et parfois satisfaisants. Toutefois, il arrive que nous perdions progressivement de vue nos propres aspirations. Nous pouvons alors continuer à avancer tout en ressentant un décalage entre la vie que nous menons, une vie influencée par les événements de vie, nos relations ; et celle que nous aspirons au fond de nous, que nous mettons à distance à l'intérieur de nous sans qu'on en ait conscience.
Durant une période de transition, ce décalage devient plus visible, plus accessible. Le changement de statut ou de rôle, la modification d’une relation ou la remise en question d’un projet nous conduit à interroger ce qui organisait jusqu’alors notre existence.
Et lorsque certains repères disparaissent, nous pouvons commencer à distinguer ce qui nous appartient véritablement de ce que nous avons appris à faire pour répondre aux attentes des autres.
C'est cette prise de conscience qui est inconfortable durant cette période. Elle ouvre pourtant un espace de réflexion sur notre identité, nos valeurs et notre manière de donner du sens à notre vie.
Pourquoi les transitions peuvent-elles favoriser la quête d’ikigai ?
Le mot japonais ikigai est généralement traduit par « raison de vivre », « ce qui donne envie de se lever le matin » ou encore « ce qui donne du sens à la vie ».
Ce concept renvoie à ce qui rend notre existence précieuse à nos yeux. Elle peut se trouver dans nos relations, nos activités quotidiennes, notre travail, notre contribution aux autres, nos apprentissages ou les expériences qui nous procurent un sentiment de vitalité.
Mais dans sa définition originelle japonaise, l’ikigai ne se limite donc pas à une vocation professionnelle ou à un grand projet de vie personnel. Il peut aussi être trouvé dans des choses simples : prendre soin de son jardin, transmettre un savoir, partager un repas, créer, apprendre ou se sentir utile auprès de ceux que l’on aime.
Et de plus, il n’existe pas nécessairement un seul ikigai, immuable, que chacun devrait découvrir une fois pour toutes. Bien au contraire, ce qui je pense donne un sens profond à notre existence ! L'ikigai peut évoluer avec notre âge, nos expériences, nos rencontres et nos besoins.
Une transition modifie notre rapport à nous-mêmes
Lorsqu’un changement important survient, nos priorités peuvent être amenées à se réorganiser.
Une personne qui traverse un épuisement professionnel peut commencer à accorder davantage d’importance à son équilibre personnel. Un parent dont les enfants quittent le foyer peut ressentir le besoin de retrouver des activités délaissées. Une personne qui approche de la retraite peut s’interroger sur ce qu’elle souhaite transmettre ou sur la manière dont elle aimerait employer son temps.
Durant ces périodes, la question n’est plus seulement : « Que dois-je faire maintenant (pour répondre aux attentes de mon entourage, de la société) ? ». Elle devient parfois : « Qu’est-ce qui compte pour moi, aujourd’hui ? »
Et cette nuance est essentielle.
La première question appelle principalement une réponse pratique. La seconde ouvre une réflexion plus profonde sur nos désirs, nos valeurs, nos besoins et notre identité.
Et c'est pour cela qu'une transition de vie peut créer les conditions favorables à la recherche de sens, surtout parce qu’elles nous conduisent à réévaluer ce que nous considérions jusque-là comme acquis.
Attention, les périodes de transitions de vie ne nous rapprochent pas automatiquement de notre ikigai. Elles peuvent simplement rendre notre recherche plus consciente et plus "engagée".
Trouver son ikigai : revenir à ce qui nous anime profondément
Dans nos sociétés, nous avons parfois tendance à rechercher notre raison d’être à travers des objectifs visibles : réussir professionnellement, accomplir un projet ambitieux, développer une activité ou atteindre une certaine forme de reconnaissance. Bien sur, ces aspirations peuvent être légitimes. Mais souvent, elles ne correspondent pas nécessairement à ce qui nourrit profondément notre sentiment d’exister. La recherche d’ikigai nous invite à élargir notre regard et voir ce qu'il se passe à l'intérieur de nous.
Trois étapes pour débuter cette quête de l'ikigai
1) identifier ce qui nous procure un sentiment de vitalité
Nous pouvons commencer par observer les moments durant lesquels nous éprouvons de l’intérêt, de la curiosité, du plaisir ou un sentiment de présence. Et pour cela, nous poser par exemple les questions suivantes :
Quelles activités me permettent-elles de me sentir pleinement engagé.e ?
Quelles conversations me nourrissent ?
Dans quelles situations ai-je le sentiment d’être à ma place ?
Quels moments du quotidien aimerais-je préserver, même si ma vie devait changer profondément ?
Ces questions ne visent pas à dresser une liste de passions extraordinaires. Elles nous aident à reconnaître les expériences, les relations et les activités qui contribuent à notre bien-être Il peut s’agir de moments discrets, de petites réalisations qui n’impressionnent personne d’autre que nous.
L’essentiel, c'est de comprendre ce qu’ils représentent dans notre histoire personnelle.
2) distinguer nos désirs de nos obligations intériorisées
Notre histoire influence notre manière de choisir. Nous pouvons poursuivre un objectif parce qu’il nous intéresse véritablement, mais aussi parce qu’il correspond à ce que notre famille valorise, à ce que notre entourage attend de nous ou à l’image que nous souhaitons donner.
Et il n’est pas toujours facile de distinguer ces différentes motivations. Certaines obligations répondent à des responsabilités réelles et importantes. D’autres sont devenues des exigences intérieures auxquelles nous continuons d’obéir sans les interroger. Un peu comme "automatisée", normalisée dans notre intérieur.
Et c'est à cette occasion qu'une transition de vie peut nous amener à examiner ces mécanismes.
Est-ce que je poursuis ce projet parce qu’il me correspond encore ?
Est-ce que je souhaite réellement cette réussite ou est-ce que j’ai besoin de prouver quelque chose ?
Qu’est-ce que je continuerais à faire si personne ne devait me féliciter pour cela ?
Ces questions permettent d’explorer la place des nos propres désirs dans les choix qu'on fait. Ça ne signifie bien entendu pas qu'il faut renoncer aux attentes de notre environnement, mais plutôt de mieux comprendre la manière dont elles influencent nos décisions.
1) Chercher ou reconnaitre ce qui fait sens dans notre histoire
La connaissance de soi ne consiste pas seulement à identifier nos préférences actuelles. Elle implique également de revisiter notre parcours.
Certaines expériences nous ont transformés. Certaines rencontres ont modifié notre manière de voir le monde. Et certains événements nous ont permis de découvrir des ressources que nous ne soupçonnions pas.
Et puis, d’autres ont laissé des blessures, des regrets ou des questions encore ouvertes.
Alors prendre le temps d’explorer notre histoire peut nous aider à repérer des fils conducteurs : des valeurs auxquelles nous sommes restés fidèles, des besoins longtemps négligés, des intérêts récurrents ou des aspirations qui réapparaissent à différentes étapes de notre existence.
L’objectif n’est pas de donner une signification positive ou négative à toutes nos expériences, ni de se forcer à considérer chaque épreuve comme une occasion de grandir.
C'est plutôt de comprendre ce que nous avons vécu, ce que nous en avons retenu et la place que nous souhaitons désormais accorder à cette histoire.
Notre passé contribue à nous construire. Il ne détermine pas entièrement ce que nous pouvons devenir.
L’ikigai n’est pas une réponse à trouver à tout prix
Avant de terminer cet article, je souhaitais aussi vous parler de ce point. La popularité de l’ikigai s’accompagne parfois de représentations simplifiées, notamment celle du schéma à 4 piliers, dans lequel il suffirait de faire coïncider ses passions, ses compétences, les besoins du monde et les possibilités de rémunération pour trouver sa raison d’être. C'est certes un fil conducteur qui peut constituer un support de réflexion, notamment dans un questionnement professionnel. Je ne suis donc pas opposée à utiliser ces 4 piliers dans le cheminement psychique. Seulement, ces derniers ne résument pas toute la richesse de la notion japonaise d’ikigai.
Ce que je veux dire c'est que souvent, il peut involontairement transformer la quête de sens en une nouvelle exigence de réussite. Nous pourrions alors nous "forcer" à trouver le bon métier, le bon projet ou la bonne manière de contribuer au monde, comme s’il existait une réponse unique que nous devions absolument découvrir.
Or, notre existence ne se réduit pas à une mission à accomplir, ni à un seul métier, ni un seul projet. Nous pouvons trouver du sens dans plusieurs dimensions de notre vie, sans qu’elles soient toutes productives, rentables ou socialement reconnues.
Nous pouvons aimer notre travail sans vouloir en faire le centre de notre existence. Nous pouvons traverser une période durant laquelle notre priorité consiste simplement à nous reposer, à prendre soin de nous ou à retrouver un équilibre.
Et nous pouvons aussi ne pas savoir ce que nous voulons pour la suite, sans que cela n'empiète sur notre identité ou notre histoire.
Je pense que ce qu'on devrait surtout comprendre c'est que l’ikigai n’est pas une performance personnelle. Il peut être une manière d’habiter notre existence en accord avec ce qui compte pour nous, à un moment donné. Et cette idée est particulièrement importante durant les transitions de vie. Lorsque nos repères vacillent, nous avons parfois besoin de temps avant de pouvoir formuler de nouveaux désirs.
Faire de la transition un chemin de connaissance de soi
Une transition de vie peut être vécue comme une rupture entre un avant et un après. Elle nous confronte parfois à une identité qui ne nous correspond plus tout à fait, à des projets qui perdent leur sens ou à des désirs que nous avions mis de côté.
Durant ces périodes, nous pouvons être tentés de retrouver rapidement un équilibre, de prendre une décision ou de construire un nouveau projet pour apaiser l’incertitude.
Pourtant, un temps d’élaboration psychique a souvent plus de sens que de se précipiter à lister de nouveaux projets. Ce temps peut être plus ou moins long selon les personnes. Mais ce peut-être commun c'est qu'il faut souvent du temps pour comprendre ce que nous quittons avant de pouvoir investir ce qui vient. Nous devons parfois faire le deuil d’une possibilité, d’une représentation de nous-mêmes ou d’un avenir que nous avions imaginé.
Et ce processus ne suit pas toujours une progression linéaire. Des avancées peuvent alterner avec des hésitations, des retours en arrière ou des moments de doute. Il n'y a pas de calendrier universel pour traverser un changement, pas de timing, pas de deadline.
L’accompagnement psychologique peut offrir cet espace et ce temps pour explorer ces mouvements intérieurs, reconnaître les émotions qui les traversent et mieux comprendre les conflits qui peuvent apparaître entre nos désirs, nos besoins, nos valeurs et nos obligations.
Le psychologue ne va pas déterminer à la place de son patient ce qui devrait donner du sens à sa vie. Il va permettre de développer sa propre compréhension de son histoire et de ses aspirations. La démarche thérapeutique peut changer selon l'orientation du psychologue, mais peut favoriser une relation à soi plus consciente et plus nuancée.
Un accompagnement peut aussi aider à distinguer ce qui relève d’un désir personnel, d’une attente intériorisée ou d’une tentative de retrouver une sécurité devenue fragile. Peu à peu, de nouvelles possibilités peuvent émerger. Certaines conduiront à des changements concrets. D’autres se traduiront par une manière différente de vivre une situation, une émotion, une manière d'être qui, extérieurement, sera ressenti comme étant authentique..
Conclusion : notre ikigai peut évoluer avec nous
Pour terminer, rappelons que les transitions de vie nous invitent à réexaminer nos repères, nos choix et notre manière de nous définir. Elles peuvent rendre plus visibles certaines aspirations que le quotidien avait reléguées au second plan.
Alors, la recherche d’ikigai peut offrir une perspective intéressante : celle de revenir à ce qui nourrit notre sentiment d’exister et de nous interroger sur la place que nous souhaitons accorder à ce qui compte véritablement pour nous.
Rappelons aussi que ce n’est pas nécessaire de transformer chaque changement en une quête de sens, ni de faire de chaque difficulté une occasion de développement personnel. Nous avons le droit d’être fatigués, désorientés, nostalgiques ou simplement d'être en attente. Toutes ces expériences font partie de notre humanité.
L’essentiel n’est pas de trouver immédiatement une nouvelle direction, mais de pouvoir rester à l’écoute de ce qui se transforme en nous. Et notre ikigai n’est peut-être pas une destination à atteindre, mais une relation vivante à ce qui donne du sens à notre existence.
Une transition professionnelle, familiale ou personnelle peut faire émerger des questions auxquelles il n’est pas toujours facile de répondre seul.
En tant que psychologue clinicienne, je vous propose un espace de parole et de réflexion pour explorer votre vécu, mieux comprendre votre fonctionnement psychique et identifier les ressources qui peuvent vous accompagner dans cette période de changement.
L’objectif n’est pas de vous imposer une direction, mais de vous permettre de cheminer à votre rythme, au plus près de votre histoire et de ce qui fait sens pour vous.
Acceptation, Apaisement, Alignement.
Par Tiana RAZAIARINORO, Psychologue - Juillet 2026 - Dernière màj 20 Octobre 2026
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